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Non-violence

Gandhi et l’euthanasie

L’autre dignité

mercredi 4 février 2009, par Henri Gracies

Certaines réflexions de Mohandas Karamchand Gandhi peuvent aujourd’hui encore avoir une place dans le débat sur la légitimité de l’euthanasie.

Pour le guide spirituel et politique de l’Inde de la première moitié du XXe siècle [1], apôtre de la non-violence active, un acte d’euthanasie peut être en accord avec l’ahimsā [2].


Mahātmā Gandhi

☞ De même qu’un chirurgien ne se rend coupable d’aucune violence quand il manie le scalpel, de même il se peut qu’on doive, dans certains cas exceptionnels, faire un pas de plus en supprimant la vie à celui dont le corps se débat dans la souffrance et ce, dans le seul intérêt du patient.

On pourrait rétorquer que le chirurgien fait exactement le contraire puisqu’il opère son malade pour lui sauver la vie. Mais une analyse moins superficielle montre que, dans les deux cas, le but recherché est en définitive le même. Il s’agit de soulager l’âme intérieure de la douleur qui l’atteint à travers le corps. Dans un cas, on y parvient en retranchant du corps la partie atteinte par le mal, et dans l’autre cas, on sépare de l’âme le corps tout entier parce qu’il est devenu pour elle un instrument de torture. Dans ces deux situations, le but recherché est bien de remédier à ce qui fait souffrir l’âme. Une fois que la vie a quitté le corps, il ne peut plus éprouvé ni plaisir ni douleur. On pourrait d’ailleurs imaginer d’autres circonstances où ce serait faire preuve de violence que de ne pas tuer, et satisfaire à l’ahimsā que de donner la mort à quelqu’un. Si on menaçait de violer ma fille… et qu’il n’y ait aucun moyen de la sauver, j’agirais selon les exigences les plus pures de l’ahimsā si je mettais fin à sa vie, quitte à m’exposer ensuite à la colère du forcené.

L’ennui avec nos sectaires de l’ahimsā est qu’ils en font un fétiche qu’ils vénèrent aveuglément. De la sorte, ils opposent le plus grand obstacle à ce que la véritable ahimsā se répande parmi nous. L’opinion courante et, selon moi, erronée qu’on se fait de l’ahimsā, a peu à peu endormi notre conscience et nous a rendus insensibles à mille autres formes bien plus insidieuses de violence telles que les paroles méchantes, les jugements sévères, la malveillance, la colère, le mépris, et le désir de cruauté. Faire souffrir à petit feu les hommes et les animaux, faire mourir de faim et exploiter ceux qu’on a réduits à sa merci pour mieux en tirer profit, humilier et opprimer sans motif les faibles et tuer leur dignité comme cela se voit chaque jour autour de nous, tous ces actes sont autrement plus empreints de violence que le fait de supprimer une vie par simple bienveillance. Qui peut douter un seul instant qu’il eut été plus humain d’exécuter sommairement ceux qui, sur l’ignominieux chemin d’Amritsar, furent réduits par leurs bourreaux à ramper sur le ventre comme des vers de terre ? Si quelqu’un s’avisait de me répondre qu’aujourd’hui ces gens ne partagent pas ma manière de voir et que même s’ils ont dû ramper sur le sol, ils ne s’en portent pas plus mal, je lui ferais remarquer sans hésitation qu’il ignore tout des rudiments de l’ahimsā. Il peut se présenter certaines situations auxquelles on ne peut faire face qu’en renonçant à la vie. C’est faire preuve d’une méconnaissance totale des fondements de l’ahimsā que d’ignorer cet aspect primordial de notre condition humaine. Par exemple, un zélateur de la vérité devrait demander à Dieu de recevoir la mort plutôt que de vivre dans le mensonge. De même, tout défenseur de l’ahimsā devrait supplier à genoux son ennemi de le mettre à mort plutôt que de l’humilier ou de lui infliger un traitement contraire à la dignité humaine. Comme l’a dit un poète : « le chemin du Seigneur est ouvert aux héros et fermé aux lâches ».

Si on ne réduisait pas toute la portée de l’ahimsā au simple fait de ne pas tuer, notre pays ne se rendrait pas coupable de tous ces actes de violence qui sont commis au nom même de l’ahimsā. Il en irait tout autrement si on ne se méprenait pas si grossièrement sur la nature et le champ d’action de l’ahimsā et si l’on n’entretenait une échelle de valeurs aussi confuse [3].


Les mots de Gandhi, qui n’aimait pas qu’on le qualifie de grande âme [4], ont indiscutablement une résonnance actuelle. Peu après avoir relu ce texte, un entrefilet sur le même sujet a capté mon attention ; résolument déiste, Ghandhi croyait qu’une foi sincère transcendait les réligions à travers la recherche de la vérité (satyā) [5], mais l’œcuménisme universel souffre encore quelques lacunes.

Benoit XVI n’est pas d’accord

En effet, plus près de nous, le 1er février 2009, lors de la prière de l’Angélus, place Saint-Pierre à Rome, le souverain pontife a souligné que l’euthanasie constitue une « fausse solution au drame de la souffrance » et un « acte indigne de l’homme ». Il a apporté son soutien à l’église catholique italienne qui s’est opposée à plusieurs reprises à l’arrêt de l’alimentation d’une femme en état de coma dit dépassé depuis dix-sept ans.


[1Mohandas Karamchand Gandhi (en gujarâtî : મોહનદાસ કરમચંદ ગાંધી) 1869 - 1948, appelé Mahātmā Gandhi. Théoricien du satyāgraha (« la force née de la vérité et de l’amour ou non-violence »), fondé sur l’ahimsā (totale non-violence) et permettant de promouvoir une résistance à l’oppression à l’aide de la désobéissance civile de masse, il a mené l’Inde à l’indépendance.
Wikipédia.

[2Mot sanskrit signifiant non-violence formé du a privatif et de himsā : nuisance, violence.

[3Texte extrait de Mahatma, life of Mohandas Karamchand Gandhi par D. G. Tendulkar (Vithalbhai K. Jhaveri & D. G. Tendulkar, Bombay. Volume II, 1952, 421-3.) Traduction française de Guy Vogelweith (All men are brothers. Unesco, 1958. Commission française pour l’Unesco, 1969.)

[4Mahātmā : grande âme en sanskrit.

[5Quand on lui demandait s’il était hindouiste, Gandhi répondait : « Oui je le suis. Je suis aussi un chrétien, un musulman, un bouddhiste et un juif. »

Messages

  • Je suis contre cette idée d’euthanasier activement à tout va tout ce qui bouge ou remue encore sous prétexte que les victimes sont encombrantes pour leur famille et leur entourage voire sous prétexte qu’il faille s’en occuper .
    C’est façile de tuer : on commence par tuer les gens atteints d’une mort cérébrale en les débranchant du respirateur, puis les personnes dans le coma qui ne peuvent plus s’alimenter, puis les tétraplégiques sous prétexte qu’ils savent plus bouger , puis les malades d’alzeimer ou de parkinson sous prétexte qu’ils savent plus prendre soin d’eux mêmes, puis les trisomiques sous prétexte qu’ils sont attardés et sont idiots, puis les vieillards sous prétexte qu’ils savent plus travailler, et ainsi de suite et un beau jour on finit par tuer sa femme sous prétexte qu’elle se refuse à vous car elle a mal de tête.
    Il est d’ailleurs intéressant de voir nos sociétés dites démocratiques rejoindre les régimes des pires totalitarisme de façon hypocrite du mode compationnelle :si on vous tue ,c’est pour votre bien , c’est parce que l’on vous aime que l’on vous tue tandis que dans les dictatures vous seriez déjà exécutés de la même façon mais parce que on vous hait et on veut se débarrasser de vous.

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