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Médecine générale

Le paradoxe de Buridan

Les nouveaux spécialistes

dimanche 11 février 2007, par Bruno Lopez

L’Aliboron généraliste s’est d’abord inventé "sa" spécialisation. Puis, d’un large mouvement de tête syndical, il s’est dit : "puisque nous sommes spécialistes, gagnons autant d’argent".

Il semblait qu’au départ, la sécurité sociale ait inventé le Cs pour qu’il y ait "un peu" de spécialistes. Ils auraient été si rares que leur tentation, pour survivre, aurait été de soigner leurs cas rarissimes pour leurs maux généraux, et ils auraient, ainsi, été taxés de "détourneur de clientèle". Les payer "un peu" plus cher était une garantie pour eux de s’en sortir, une reconnaissance de leur effort supplémentaire, et un filet de sécurité pour les nombreux généralistes.
Ensuite, comme il devint de plus évident que la société encourageait les plus studieux à en savoir beaucoup (et pour assez cher) sur des sujets de plus en plus étroits, le Cs impliqua de plus en plus de gens, soucieux de se protéger médico-légalement de la faute par l’usage d’une technicité solvabilisée par mère sécu, et de se libérer de l’inconfort de la garde médicale dédiée au seul omnipraticien.

Le généraliste, dans cette rupture démographique, non seulement n’était plus inquiété par un partage mal cloisonné de "sa médecine générale" mais, de plus en plus, il vit que les cas interessants s’enfuyaient, à la même vitesse que le Cs se distanciait du C, reléguant la consultation du C à celle d’un tâcheron, accusé de rétention pour les cas délicats, et de bacler dans les cas sans interêt. De plus, le déficit de la sécurité sociale, dans les esprits, devenait exclusivement imputable à l’Aliboron tournant en rond, là où la médecine spécialisée, convoquée plus tôt, aurait sauvé des vies, du temps et donc de l’argent.
Nous sommes donc aujourd’hui terrassés par la soif de la reconnaissance intellectuelle ("à quoi bon laisser de gros ânes patauger face à des diagnostics dédiés aux seuls experts" se disent les malades) et la faim du différentiel d’honoraires avec nos "chers" confrères.

Les syndicats sont coupables

Il est très coupable que des syndicats, d’une seule voix, puissent nous entretenir du rêve que ceux qui ont décidé de décaler leur ouverture de rideau de quatre à six ans (par rapport à nous, généralistes) se laisseront rattraper par le rassasiement de notre frustration, et qu’ils ne diront rien à ce que leur expertise suivie d’un rapport écrit au médecin généraliste (ce qui prend du temps, ne l’oublions pas) ne vaille guère plus qu’un BCG, dont nous estimons avoir le monopole, de peur que le pouvoir d’achat des infirmières ne dépasse le nôtre.
Il revient donc aux pouvoirs publics de se demander si la survie généraliste dépend uniquement de déductions fiscales à l’exil au plateau de Mille-vaches. Et à nos élites syndicales de dire la vérité.

La population nous vit comme des facilitateurs de guérison, et de protection sociale pour les maux courants.
Elle nous ressent comme des ralentisseurs de solutions pour les maux difficiles. Si demain nous étions payés plus cher pour continuer à nous occuper de tout, ce que nous ne faisons pas si mal pour si peu, la société spécialisée effective nous laisserait nous éreinter, et elle aurait raison.
Si nous avions voulu être spécialistes, nous aurions dû avoir des études de spécialistes. Si les instituteurs (désormais professeurs des écoles) avaient voulu être des professeurs agrégés, ils auraient eu à passer l’agrégation.
Créons une agrégation généraliste, non point validée par nos points d’aigritude ou de surmenage, mais par nos compétences, humaines et intellectuelles.

Mais demain, les professeurs de médecine générale détaxés du plateau de Mille-vaches seront toujours des généralistes. S’ils continuent à souffrir du non choix entre la soif de plus de respect et la faim de plus d’honoraires, ils finiront comme l’âne, dans le paradoxe de Buridan, à crever de rêves, de « C = Cs ».

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