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Médecine générale

Chaque porte de placard

De 2007 à 2009

vendredi 20 mars 2009, par Bruno Lopez

Avant de mourir, Harvey Milk avait enregistré un certain nombre de cassettes. « If a bullet should enter my brain, let that bullet destroy every closet door ».

C’est toujours marqué sur un banc de San Francisco [1]. La rédemption (de l’homosexualité) après la mort, et la réaffirmation de la différence, et de la spécificité (après sa négation).

En 2007, quelques copains à moi, tous généralistes écrivaient une lettre à Nicolas Sarkozy [2]. « Je gagne correctement ma vie monsieur le président. Il suffit de s’adapter à l’augmentation des charges en travaillant plus pour gagner autant ». Mes copains luttaient, je crois, contre la main-mise de l’argent–roi qui infiltre tout, qui corrompt tout.

En 2009, les mêmes ou presque, devenus cent-soixante-dix, écrivaient une « lettre ouverte aux jeunes confrères ». « Nous avons les honoraires les plus bas de toutes les professions médicales ». Ici ce n’était plus tant l’Etat voyou, acolyte des grands laboratoires, qui devenait « la » menace intolérable aux yeux de bonnes personnes correctement payées. Non, c’était désormais l’Etat patron. Qui nous laisse la paperasse, les basses besognes et nous punit, ou nous punira, si nous n’avions pas la bonne idée de nous rendre en campagne.

La médecine générale est moribonde, sans repreneur. Est-ce la faute des marchands de remèdes–miracles qui nous empêchent de bien faire, sous l’œil complice de l’ Etat complaisant (version 2007) ? Est-ce la faute de l’ Etat impartial qui ne récompense pas, comme il se doit, ceux qui besognent en bas, et qui n’en sont pas récompensés, au point que les successeurs fassent si terriblement défaut (version 2009) ?

Ce matin, l’un de nos syndicats, ou deux, disaient en substance, et probablement devant le péril des réprimandes, que la situation « n’était pas si terrible que ça », et qu’il n’existait pas d’endroit en France situé à plus de dix kilomètres d’une consultation de médecin généraliste .

Médecins du premier recours, nous jalousons secrètement ceux de nos confrères, dits spécialistes, qui ont le temps devant eux pour peaufiner leur expertise, et qui ont pris le temps derrière eux pour aiguiser leurs connaissances. Médecins du premier tarif, nous regrettons de ne pas pouvoir facturer le prix d’un indiscutable dévouement que d’autres n’ont pas.

Nos jeunes confrères, en refusant de faire ce métier (qui mourra essentiellement de désaffection par manque de sa définition), ont préféré se priver de cette double jalousie, quitte à s’amputer en même temps du bonheur de l’essentiel, que nous ne vivons plus comme un espoir (2007) mais comme un regret (2009).

Pour faire sans réel mode d’emploi quelque chose de trop difficile, nous ne serons jamais assez nombreux. Pour le faire dans la souffrance et la confusion, nous sommes encore trop répandus.

Quitte à mourir, comme Harvey Milk [3], que notre mort aide surtout à « aérer les placards ».
Puis ensuite il y aura de nouveau des généralistes et, plus important, des généralistes nouveaux.


[1En gros : « si une balle devait traverser mon cerveau, qu’elle puisse en même temps détruire chaque porte de placard ». nda

[2« Appel des cinquante contre la corruption. Octobre 2007 ».

[3Harvey Milk. Wikipedia.

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