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De l’éthique à l’euthanasie [1/3]

ou de l’exception d’euthanasie à l’exception d’éthique

jeudi 10 janvier 2008, par Jacques Vitenberg

L’inflation des publications, conférences, enseignement universitaire et post-universitaire avec remise de diplômes (DU, DESS, DEA et doctorats), création de nouveaux comités et espaces consultatifs d’éthique dans les centres hospitalo-universitaires, contraste avec le déficit constant d’humanisme [1] dans l’exercice de la médecine.

Cette absence d’humanisme et un profond malaise des médecins dans l’exercice de
leur profession sont des évidences reconnues par tous les observateurs et justifient la
création en novembre 2002, à la demande de Jean-François Mattei, alors ministre de la Santé,
d’une commission présidée par Alain Cordier, ancien directeur général de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). Cette commission devait se prononcer sur les besoins des professions de santé en
matière d’éthique et proposer des pôles d’enseignement et de recherche en éthique
médicale.
Il est utile de rappeler qu’A. Cordier avait créé, dès 1995, le premier espace éthique
hospitalier en France et que le libellé de sa mission anticipait sur les conclusions,
puisque les solutions à apporter à cette double problématique, déficit en humanisme
et attitude des médecins confrontés à un choix thérapeutique difficile, devaient être
réalisées par une réorganisation de l’enseignement de l’éthique dans un cadre
autonome hospitalo-universitaire, donc disjoint des services cliniques hospitaliers.
Si l’on veut maintenant bien comprendre les enjeux visibles ou inavoués de cette
mission, il faut se souvenir que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) pour les sciences de la vie et de la santé, dans son avis
n° 63 du 27 janvier 2000 [2], préconisait la dépénalisation indirecte de l’euthanasie par
la création d’une exception d’euthanasie qui trouverait sa place dans le code pénal
à côté d’autres exceptions, la légitime défense par exemple.
Mais le moment était sans doute mal choisi, la sémantique ne convenait pas à la
sensibilité française et le lobby euthanasique, bien que puissant et fortement implanté
dans de nombreux rouages administratifs, universitaires et médicaux, tout en restant
déterminé, préféra envisager de nouvelles stratégies.
C’est donc dans ce contexte que fut rendu le rapport Cordier le 19 mai 2003 [3].
Ce rapport, rédigé dans la foulée de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des
malades et à la qualité du système de santé, s’appuyait tout naturellement sur le nouvel
article L.6111-1 CSP issu de cette loi qui, dans son quatrième alinéa, stipulait : « Ils (les
établissements de santé) mènent en leur sein une réflexion sur les questions éthiques
posées par l’accueil et la prise en charge médicale ».

Emmanuel Levinas

Visée également à la première page du rapport, et le précédant même, on peut lire une
phrase du philosophe Emmanuel Levinas.
Cette appropriation de la pensée du grand philosophe pose problème.
E. Levinas fut, sans conteste, l’un des plus grands, sinon le plus grand, des
philosophes de son époque. Sa pensée, sans cesse torturée par un questionnement
douloureux autour des grands concepts philosophiques et religieux, revient souvent sur
celui d’éthique ; mais il n’est jamais bon de s’approprier la pensée d’un grand
philosophe pour la défense d’une cause militante. Dans un article précédent nous
avions évoqué l’utilisation abusive de la pensée de Thomas S. Kühn et de son
expression « paradigm shift » par les tenants de l’ « Evidence-Based Medicine » [4]. La problèmatique est similaire avec E. Levinas.
D’une part ses travaux peuvent conforter une orientation différente de celle affichée
dans le rapport Cordier [3] ou dans le livre du professeur Robert Zittoun [5], et enfin on peut
s’interroger sur la dimension « éthiquement correcte » de cette appropriation, lorsque
le sujet évoqué, explicitement ou en filigrane, est l’euthanasie, et que le philosophe a
vécu l’horreur des camps nazis dans son âme et dans sa chair.
Quelques rappels d’épistémologie médicale permettent
de mieux comprendre
l’engouement et le besoin d’un questionnement éthique.
Si les deux siècles précédents ont été témoins de succès renouvelés dans le domaine
médical, la deuxième partie du XXe et le début du XXIe sont révélateurs du
reflux de cette période faste.
Des maladies incurables apparaissent, car si nous prenons comme exemple le Sida,
les traitements par antirétroviraux n’aboutissent pas à une guérison, au mieux à une
rémission.
Une « maladie résiduelle » subsiste, apparente ou cachée, et ne demande qu’à
repartir.
Et si on parle de « maladie résiduelle », on ne peut manquer d’évoquer l’emploi de
cette terminologie, il y a plus d’un demi-siècle, par le professeur Georges Mathé, à une époque où
l’utilisation des premières chimiothérapies en cancérologie et en hématologie
déclenchait un enthousiasme qu’il souhaitait tempérer.
Aussi peu réconfortante, une déclaration récente du professeur Claude Huriet (président de l’institut Curie) nous
apprend que, dans les prochaines années, un français sur deux sera atteint d’un cancer,
et un malade sur deux sera guéri en l’état actuel de nos connaissances, ce qui signifie qu’un
français sur quatre sera atteint d’une maladie incurable, le cancer.
Si on ajoute le Sida, la grippe aviaire, la maladie d’Alzheimer et d’autres, on arrive
facilement à un français sur trois atteint d’une maladie chronique...
Il suffit d’affiner un peu cette statistique en fonction des catégories d’âge, méthode fort
prisée par les responsables financiers d’organismes de remboursement, et on aboutit
facilement, pour peu que l’on rajoute le Sida et d’autres maladies aiguës ou
chroniques, à un malade sur deux à partir d’un âge déterminé.

Les cliniciens en charge de ces malades, à la recherche d’une frontière insaisissable
entre acharnement thérapeutique et non-assistance à personne en danger, seraient
ravis de trouver des éthiciens-cliniciens à même d’endosser cette responsabilité, ou à défaut
de pouvoir s’abriter derrière le paravent infini et brumeux de l’éthique clinique [5].
Cela constituerait, sur le plan financier, une situation de moins en moins maîtrisable au niveau de
l’assurance maladie... Le corps médical sera évidemment sollicité pour résoudre ce problème qui sera ajouté à d’autres car, sans qu’il soit besoin d’évoquer abusivement une agonie
prolongée pour tous ces malades atteints de maladies chroniques incurables (en l’état
actuel des connaissances et des protocoles de soins), il est certain que le
médecin traitant, conscient des limites de ses thérapeutiques, sera interpellé par des
questions débordant le cadre classique des activités strictement médicales.
Une telle situation est insolite ; au Moyen Âge, les soins des malades atteints de
maladies incurables, souvent contagieuses, étaient du ressort des gens
d’Eglise.

Pour essayer de comprendre les enjeux et les motivations réelles de tous les acteurs
de ce drame, nous avons limité notre bibliographie à cinq lectures fondamentales.

- 1. L’avis n° 63 du CCNE en date du 27 janvier 2000 relatif à l’exception
d’euthanasie [2].
- 2. Le rapport Alain Cordier de mai 2003 et les deux avis s’y rapportant [3].
- 3. L’avis de l’Académie nationale de médecine : A propos du rapport Cordier, du 30 mars 2004 [1].
- 4. L’avis n° 84 du CCNE du 29 avril 2004 [6]
- 5.

Robert Zittoun. La mort de l’autre - Une introduction à l’éthique clinique.
Dunod. Paris, 2007.

Enfin le livre « La mort de l’autre - Une introduction à l’éthique clinique » du
Professeur Robert Zittoun, ancien chef du service d’hématologie de l’Hôtel-Dieu à
Paris (Dunod, Paris, 2007) [5]. Cet ouvrage comporte une bibliographie importante concernant la problématique
philosophique et éthique.
Sa lecture, autant par ce qu’il n’est pas écrit que par ce qui est écrit, permet d’entrevoir toutes
les facettes de cette « éthique clinique », sans oublier que l’éthique est, par définition,
opposé au normatif, les décisions éthiques étant prises en « âme et conscience » à la suite
d’une réflexion sise sur un trépied : le légal, le moral et la pratique [3].

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Voir en ligne : De l’éthique à l’euthanasie [2/3] - Les comités éthiques, antichambre de l’exception d’éhique


De l’éthique à l’euthanasie

De l’éthique à l’euthanasie [1/3]
ou de l’exception d’euthanasie à l’exception d’éthique

De l’éthique à l’euthanasie [2/3]
Les « comités éthiques », antichambre de l’« exception d’éthique » [1/2]
Unanimité sur les raisons de cette déficience éthique mais simple majorité pour une solution par des « comités éthiques ».

De l’éthique à l’euthanasie [3/3]
Les « comités éthiques », antichambre de l’« exception d’éthique » [2/2]
De la critique d’un encadrement normatif...à la volonté de préséance d’une « exception d’éthique ».

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[1Pellerin D. - A propos du rapport Cordier : Ethique et Professions de santé. Médecine et humanisme. Bull. Acad. Natle. Méd. 2004 ;188:539-46.

[2Avis sur Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie. Avis du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé n° 63. 27 janvier 2000. www.ccne-ethique.fr/docs/fr/avis063.pdf.

[3Ethique et Professions de Santé (rapport Alain Cordier). Mai 2003.

[4Vitenberg J. De la médecine expérimentale à l’evidence-based Medicine. Opimed 2007. ; www.opimed.org/article.php ?id_article=96.

[5Zittoun R. La mort de l’autre. Une introduction à l’éthique clinique. Coll. Action sociale. Dunod, Paris 2007. 336 pages. ISBN : 9782100513482.

[6Avis sur la formation à l’éthique médical. Avis du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé n° 84. 29 avril 2004. www.ccne-ethique.fr/docs/fr/avis084.pdf

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